Ici et maintenant. Vivre l’instant présent

Travail présenté à l’occasion des Journées PAPUS 1996

Au fur et à mesure que je préparais ce travail, j’ai pris conscience de l’importance que revêt la notion de « ici et maintenant » au cours de notre quête spirituelle.

En effet, « vivre ici et maintenant », c’est tout d’abord vivre en paix ; pas uniquement sans conflits, mais dans un état positif et dynamique.

Si on comprend l’expression « vivre ici » au pied de la lettre, cela signifie vivre ici mais pas autre part, dans un monde créé de toutes pièces par notre mental pour échapper à une réalité qui dérangerait notre ego ; un autre lieu, où nous pourrions nous préoccuper plus de nos droits que de nos devoirs, échapper à une réalité sociale et émotionnelle qui nous effraie nous contraint à faire des choix, à prendre nos responsabilités. « Vivre ici » c’est ne pas se laisser submerger par l’illusion du mental.

Il en de même pour « vivre maintenant »: « vivre maintenant » c’est être présent au présent, pas attaché au passé ou par le passé. Si une personne reste attachée à un moment qu’elle a vécu, qu’il soit heureux ou malheureux, si l’accomplissement de ses désirs ne se réfère qu’au passé, elle vit le présent tel qu’il souhaiterait être selon son vécu passé ne lui laissant pas la possibilité d’exister tel qu’il est. Par conséquent, dans dix ans cette personne aura toujours le même passé puisqu’elle n’aura pas créé de présent. En fait le mental, préoccupé ou influencé par le passé, ne fait rien d’autre qu’échapper au présent, ce qui a pour résultat d’être en décalage avec sa réalité présente et de vivre dans un monde de fantasmes et d’illusions.

Il en est de même pour l’attachement au futur : une personne qui vit en fonction de son futur, c’est-à-dire qui a peur de devenir, ou qui ne s’attache qu’à la réalisation de ses buts et ses rêves ; n’acceptera pas que le présent puisse les transformer en une réalité différente. Cette personne sera souvent en conflit avec la réalité du présent, car elle aura du mal à accepter, à comprendre que sur le chemin de sa réalisation des étapes peuvent s’avérer difficiles. Elle les considérera comme des obstacles et seulement comme des obstacles à sa réalisation. Résultat : ce type de comportement, exclusif, est souvent dû à un refus de la réalité, freine notre évolution puisqu’elle se construit dans ce qui est actif, réel, donc présent. « Vivre ici et maintenant », c’est vivre, en pleine conscience l’instant présent.

Rien sauf ce qui est ici et maintenant n’existe en soi. Le passé et le futur restent flous, passifs. Le présent est actif, il contient tout ; il est potentiellement évolutif car il se transforme. Il devient le futur et est déjà le passé, alors que le passé ne sera plus ni présent ni futur, et que le futur est en attente de devenir. Le passé et le futur en soi n’existent pas. Le passé a été, le futur sera et le présent est. « Il est celui qui est ».

Vivre l’instant présent c’est être au carrefour de ce qui a été, est et sera c’est vivre le point, l’unité. En vivant ici et maintenant, nous occultons l’éphémère, c’est-à-dire le passé, pour ne vivre, dans un espace infini, que l’instant présent, permanent, éternel. Si nous concentrons notre présence globale : pensée, sentiment et volonté sur ici et maintenant, nous ne nous dispersons pas et nous avons la possibilité de cristalliser notre attention vers des pensées, des sentiments et des actions essentielles.

En vivant ici et maintenant, nous participons à symboliser un « combat » pour l’éternité, car le présent est continu et éternel. Par définition le temps humain est fini, alors que le divin est infini, sans limite, il est donc la négation du temps et de l’espace. Ainsi, « vivre ici et maintenant », c’est passer d’un espace et d’un temps humains, donc limités, à un espace et un temps sacrés. Ce n’est pas que le temps et l’espace deviennent plus longs et plus grands, c’est notre façon de les percevoir et d’agir qui change.

En percevant ce temps et cet espace dans ce qu’ils sont, c’est-à-dire dans leur aspect présent et divin ; on prend conscience que tout en surface n’est qu’illusion et qu’il ne reste que le profond, l’unité, l’amour.

« Vivre ici et maintenant » c’est sortir d’un temps défini tel que passé, présent, futur ; c’est sortir d’un espace défini : ici, en haut, en bas, à droite, à gauche, ailleurs ; c’est sortir de notre ordre cosmique, limité, ordonné, pour créer le « désordre », le « chaos », le vide, duquel naît un autre ordre ; « divin ».

Le passé, le présent et le futur ne sont que la manifestation des désirs et se dissolvent, tous trois, dans la conscience.

« Vivre ici et maintenant » aide à ne pas juger. Juger c’est comparer, se référer à … C’est faire appel à des valeurs fausses et illusoires du fait qu’elles se fondent sur la comparaison, qui elle-même est fausse, puisque toute chose, toute situation, tout être est unique, donc incomparable.

« Vivre ici et maintenant » c’est vivre la neutralité ; vierge de toute comparaison entre ce qui est bien ou mal, mieux ou moins bien, puisque dans le présent tout est. C’est aussi s’offrir la possibilité d’accomplir son « Dharma », son devoir, non pas dans ce qu’il devrait être, mais dans ce qu’il est.

Si on reste attaché au présent, passé et futur on génère des regrets, des doutes et des espoirs, donc des désirs égotiques. Si on vit « ici et maintenant », on engendre la confiance puisque ce qui compte n’est pas ce qui fut ou sera mais ce qui est. Le devenir est dans le présent. Ainsi on évolue.

La notion d’ici et maintenant est une notion dynamique et évolutive. C’est être arrêté, en mouvement, ou vivre la discontinuité dans la continuité. Je m’explique : Imaginez une droite. On considère une partie de cette droite composée des points A, B, C, D, E, F, G. Cette partie de droite commence au point A et finit au point G. C’est une façon simple et évidente de la définir. Mais si on regarde au-delà du premier coup d’oeil, de la première prise de conscience, on sait qu’entre chacun de ces points définis il existe une multitude de points. Si on considère que cette partie de droite symbolise la notion d’ici et maintenant, on comprend que vivre ici et maintenant c’est vivre la discontinuité, c’est-à-dire le point, dans la continuité, c’est-à-dire la droite. Dans notre quête de l’instant présent, c’est cette multitude de points, qui est entre chaque point défini, non évidente, non définie d’abord, qui nous intéresse. En fait, il s’agit de chercher au-delà de ce qu’on voit, de ce qu’on croit voir, au-delà de ce qu’on croit, de ce qu’on croit croire.

Pour terminer, permettez-moi de proposer à votre conscience quelques petites réflexions :

  • Pendant les réunions « rituelles », est-ce qu’on se donne vraiment la peine de vivre ici et maintenant ? Je ne veux pas seulement dire essayer d’être présent en A ou F ou E ; mais plus encore, essayons-nous vraiment d’être présent, attentif, actif dans le présent, dans chaque instant qui est entre chaque instant qui est entre chaque instant ?
  • Essayons-nous vraiment d’être présent, attentif, actif, dans chaque « ici » qui est entre chaque « ici », qui est entre chaque « ici », qui est entre chaque « ici » ?
  • N’est-ce pas ainsi, en tentant de vivre le présent dans le présent, que nous pourrons vivre ce qu’il y a de sacré, dans l’espace et le temps ?
  • En vivant ici et maintenant dans ce qu’il a de plus infime, de plus subtil ; ne verrons-nous pas surgir l’essentiel du temple, de la réunion et de nous-mêmes ? Finirons-nous alors par n’exprimer que les gestes et les mots nécessaires ?
  • N’est-ce pas ici et maintenant, en commençant par les réunions, qu’il faut vivre ici et maintenant ?

Voila ce qui nous est proposé en vivant nos réunions dans un espace et un temps sacré, puisque vivre l’instant présent c’est entrer dans un autre ordre sacré, infini et éternel.

« Là où on ne voit rien d’autre, où on entend rien d’autre, où on ne connaît rien d’autre: c’est l’infini. Là où on voit autre chose, où on entend autre chose, où on connaît autre chose: c’est tout petit. Seul l’infini est immortel. Le fini est mortel « 

Chandogya Up. 7.23.1.
FAGON
Groupe PERSIVAL
Collège de Paris